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p.105-La sage-femme et la stérilité - Anne Joos, sage-femme - belgique

Parler de procréations assistées ne me paraît possible que dans le cadre d'une réflexion autour de la stérilité et du rapport aujourd'hui entretenu par la science médicale avec cette stérilité.

    Pourquoi parler de stérilité avec des sages-femmes? Simplement parce que cela les concerne. Et pour comprendre comment, il importe de restituer cette question de la stérilité dans l'histoire.

    Nous pouvons penser que, depuis son origine, la sagefemme est confrontée au manque d'enfant et à la souffrance qui l'accompagne. Mais sa pratique lui fait rencontrer plus de situations de pertes d'enfants que de stérilité au sens strict. Les fausses couches, les morts-nés, les enfants nourrissons mourant en bas âge témoignent en quelque sorte de cette proximité qu'elle a du manque d'enfant de par la place qu'elle occupe auprès des femmes et des familles. Cette position de tiers entre la famille et l'enfant à venir fera d'elle une confidente de ce qu'on pourrait appeler les «secrets de famille ». La stérilité faisait (et fait encore) partie de ces situationsdont on parlait à voix basse parce que les percevant comme  étant fort empreintes de malédiction et de culpabilité.
    
    Quelques sages-femmes seront donc appelées, qu'elles veuillent l'entendre ou non, à être le réceptacle des plaintes liées à ce vide, à ce «blanc» d'enfant.

    D'autres sages-femmes seront consultées plus ou moins secrètement en tant que détentrices d'un certain savoir sur le devenir mère. Ainsi seront prescrits les gestes à faire, les potions à boire, les plantes à choisir selon les pays et les traditions.

    Depuis près d'un demi-siècle, on remarque un changement, un passage du lieu où la plainte de stérilité est déposée. Si la plainte aboutissait le plus souvent à l'église ou chez le désensorceleur au même titre que chez la sage-femme, c'est que la stérilité était vécue comme la punition d'une faute à expier ou comme la malédiction provenant d'un sort jeté sur la famille. Actuellement, c'est chez le médecin qu'aboutissent la plainte de stérilité et la demande qui s'ensuit: «Docteur, faites en sorte que l'enfant vienne!»

    Il est pertinent de s'interroger sur ce passage, car les conséquences en sont tout à fait essentielles. La différence qui en résulte est à la source même de ce qui pourrait devenir plus qu'un malentendu, un dérapage individuel ou collectif très regrettable. Pourquoi? Parce que la différence réside dans la réponse à cette demande, à ce « vouloir d'enfant qui pourrait bien être un trop vouloir (1)
1. Lebrun, J.P., « L'enfant de la science est-il toujours voulu des dieux ?" in Bioéthique politique de santé et droits de l'homme. Actes du colloque, Cedlf,Bruxelles, 1991, p. 43.

. Différence entre les réponses: le divin, la magie, l'autre femme (sage!) tentent de répondre, plus ou moinsbien, plus ou moins efficacement mais toujours dans le registre de la parole. Le médical, lui, répond toujoursdans le réel, c'est une réponse agie.

    Ainsi, tout en n'étant pas une maladie en soi, c'est pourtant chez ceux qui détiennent l'art de guérir qu'est déposé le poids de cette plainte et de la requête qui l'accompagne. A cette plainte, la science médicale d'aujourd'hui se propose de répondre par le biais des pro créations assistées. La stérilité y est ramenée au rang des maladies, des pathologies comme on dit aujourd'hui, à traiter. La malédiction, la faute et la culpabilité sont balayées, réduites au silence. On ne parle plus de la stérilité mais des traitements à suivre, et pourtant on pourrait dire que la stérilité parle, continue à parler. 
    Dans cette perspective, je me suis permis d'interroger et d'entendre ce que certaines femmes avaient à dire de leur stérilité, de leur féminité et des échecs rencontrés en FIV (fécondation in vitro).
Si la plainte concernant la fatigue occasionnée par les nombreux et lourds traitements revient souvent, c'est pourtant celle qui a trait à leur souffrance qui est la plus fréquente. Quasi chaque entretien est ponctué par une phrase disant la quantité ou la répétition de la souffrance. Souffrance engendrée par la confrontation à l'échec et à sa répétition, mais aussi souffrance venant d'ailleurs. A la lumière d'une lecture psychanalytique,une approche différente du rapport qui existe entre la stérilité et la souffrance m'est apparue éclairante de ce qui s'opère par la stérilité. 
«La stérilité nous apparaît comme symptôme d'une souffrance antérieure. La souffrance ne provient pas de la stérilité, mais la stérilité témoigne de la souffrance (1.) »
RI. Bydlowski, M., Dayan-Lintzer, M., «Désir d'enfant, mal d'enfant », in revue de médecine psychosomatique, 1985, 1, p. 26.

    La souffrance s'inscrivant dans un contexte biographique chaque fois particulier peut alors se comprendre comme étant la résultante d'un compromis Psychique entre un souhait conscient (désirer un enfant) et des désirs inconscients. Cela nous ramène à une dimension fondamentale du désir humain, à savoir son ambivalence.
. Prenons le cas du désir d'enfant pour y repérer cette dImension. Les quelques situations qui suivent sont tirées de mon expérience professionnelle. Elles témoignent de la présence d'une autre loi que celle du corps purement organique, loi qui nous guide et nous joue des tours malgré nous: celle de l'inconscient.

    Une femme dite stérile se retrouve enceinte spontanément après avoir, au bout de huit ans de traitement inefficace de stérilité, adopté deux enfants. Afin de réaliser son projet d'enfant, une femme se fait ôter son stérilet. Un mois plus tard, elle développe un fibrome énorme qui l'empêche d'être enceinte. Alors qu'elle avait tenté dix fécon-
dations in vitro suite à un diagnostic de trompes bouchées, une autre femme est enceinte spontanément après un entretien très émouvant à ce sujet.
Je ne pense pas qu'il faille nier le projet conscient de vouloir faire un enfant, ce projet n'existe pas indépendamment de ce qui se trame dans l'inconscient des couples. Il est projet conscient émanant d'un souhait de créer ou agrandir une famille, mais il se trouve infiltré de significations inconscientes. De là toute l'ambivalence dans le désir d'enfant qui trouve difficilement à dire un je veux» sans un «je ne veux pas ». Ambivalence marquée par la lutte entre le «voeu de vie et d'autonomie» et le «voeu maternel mortifère (1) ».
1. De Neuter, P., «Enfants de chair, enfants de rêve, enfants d'inconscient », in Les Carnets de psychanalyse, PU de Louvain-en-Woluwe, 6, Bruxelles, 1983, p. 4.

    Revenons-en à la stérilité. Si donc elle parle, c'est en tant que symptôme d'une souffrance qui ne trouve d'autres dires que corporels. Face à ce symptôme, deux options sont possibles, fondamentalement antagonistes. Soit une option qui rejoint quelque part l'originalité de la fonction traditionnelle du médecin: «faire avec» tel symptôme amené par le patient, le consultant. Mais ce «faire avec» demande que ce symptôme soit éclairé par la parole du patient et non pas lu à travers une grille scientifique qui réduit le corps à un objet d'observation. 

    Cela ne peut se faire que si, comme l'écrit le Dr Raimbault, «à travers et au-delà des plaintes médicalisées, le consultant peut écouter et entendre le patient (1) ».
1. Raimbault, G., Clinique du Réel. La psychanalyse et les frontières du médical, Le Seuil, Paris, 1982, p. 27.

     Entendre ce que le patient dit d'un conflit non résolu dont témoigne son symptôme suppose une autre option, celle de s'attaquer au symptôme en essayant de le réduire. Mais le risque de faire taire le symptôme est grand. Il peut se déplacer, se forger autrement, quitte à apparaître dans une autre génération. Dans le cas de la stérilité, il arrive que l'enfant obtenu à tout prix devienne lui-même porteur de ce que sa mère ou ses parents n'ont pu dire. Dans ce contexte-là, il me semble pertinent d'interroger les pratiques actuelles de procréations assistées, dont la logique est généralement celle de la réduction du symptôme, au risque de faire miroiter, du moins dans son apparence, «l'image d'un corps reconstitué dans son intégrité, indemne de tout manque (2) ».
2. Delaisie de Parseva1, G., « Les prothèses procréatives », in La Prothèse, Scalène 3, 1985, p. 135.

    Tout à l'opposé de cette position, il nous semble que la reconnaissance du manque et son acceptation sont constituantes de notre être en ce sens qu'elles structurent notre désir. L'occultation de ce manque risque de maintenir le fantasme de toute-puissance et/ou d'immortalité que l'on retrouve chez bien des couples et qui «résonne» dans la médecine scientifique actuelle. L'acceptation d'un corps défaillant est le fruit d'un long travail de deuil, tant chez les soignants que chez les soignés. Trop souvent, l'offre prématurée des techniques de procréation court-circuite ce deuil à effectuer. La procréation assistée peut alors fonctionner comme un bouchon servant à colmater hâtivement la brèche. La technique apparaît comme le moyen non seulement de compenser la stérilité, mais également de la dénier. On le voit bien, les procréations assistées n'amènent aucune pathologie bien spécifique, obstétricalement parlant. Ce n'est donc pas à une approche ou à une technique particulières que les sages-femmes doivent se former. C'est plutôt à une manière de faire qu'il convient de les sensibiliser: manière qui ne réduise pas immédiatement le symptôme mais qui laisse un espace de parole où le désir puisse s'énoncer dans toute son ambivalence. Et nous savons combien il est difficile de supporter cette ambivalence des femmes, quand nous avons déjà tant à faire avec les nôtres.