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page 13 - sages-femmes : une espèce en voie de disparition

Tootsie Guera  - Lorsque l'on prend connaissance de ce que vous dites, de ce que vous écrivez, de ce que disent ou écrivent vos consc£urs, on a l'impression que la sage-femme est une espèce en voie de disparition...
Jeannette Bessonart. - Est-ce vraiment en lisant ce que l'on écrit, ou en faisant l'historique de la profession? La sage-femme n'est pas en voie de disparition dans la pensée des femmes, ni dans la conscience collective. S'il m'arrive de dire, au marché, par exemple, ou chez la coiffeuse, que je suis sage-femme, on me répond tout de suite: «Ah, c'est formidable, quel beau métier ! » 
La sage-femme est en voie de disparition dans le système politique, dans le système de santé des pays industrialisés où faire naître est considéré comme une maladie. Il n'y a pas de vraie place pour elle, puisque sa place n'est pas dans la maladie. Il faudrait qu'elle soit la conscience de ces sociétés médicalisées, et qu'elle puisse dire: « Attention, on prend un mauvais tournant, on se sent mal à l'aise, la société est malade. » Donc, il est vrai, la sage-femme de famille a presque disparu, mais il est non moins vrai que l'accompagnement global et personnalisé de la naissance a disparu!
-T.G. Si on ne connaît pas ce qui touche de près à la profession, on voit effectivement une sorte de tableau idyllique. Une femme accouche, une sage-femme, c'est-à-dire une autre femme, est près d'elle. Donc on se trompe complètement?
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J.B. - J'ai beaucoup de mal actuellement à accepter certains articles où l'on parle des naissances « comme autrefois »... et des « sages-femmes d'antan ». Tout cela servant d'alibi à la nostalgie ou au rejet. Existe-t-il aujourd'hui des «parents d'antan» ou des «médecins d'antan»?
Il est très difficile de faire passer une analyse vraie et complète des enjeux de notre pratique professionnelle au niveau humain, intime, familial, social, médical, et politique, que ce soit en France, en Europe et dans le monde. Difficile de toucher aux racines du problème, aux racines de l'attitude fondamentale qui nous enlève notre autonomie et notre place de praticiennes de la naissance, au nom de la sécurité, de la démographie galopante des médecins et des autres professionnels de santé, des pouvoirs médical et politique, de l'argent. 
D'autant plus que nous vivons dans une société doloriste qui instille la peur et qui voudrait tout programmer, maîtriser afin que tout soit parfait et « lisse ». 
j'ai lu récemment qu'un magazine féminin vantait les mérites du déclenchement systématique des accouchements sur rendez-vous, à l'heure où l'équipe médicale est au complet! En outre, le suivi médical actuel de la maternité devient fort invasif avec une multiplication d'examens systématiques, pas toujours nécessaires ni scientifiquement prouvés mais intéressants pour la protection en cas de procès et d'un bon rapport financier. Le ventre des femmes enceintes est une « mine d'or» et le lieu de grands enjeux dont l'objectif principal n'est pas toujours la réussite globale d'une histoire individuelle, familiale et de santé publique!
Vous voyez donc que beaucoup de personnes ou de groupes professionnels et politiques ont intérêt à ce que les sages-femmes n'existent plus d'une manière autonome, ou n'existent plus tout court. Mais je ne veux pas que l'on interprète ce que je dis comme une agression contre les autres catégories de professionnels de la naissance, y compris les médecins. Il s'agit là simplement d'une contribution à une réflexion commune qui doit tenir compte de tous les paramètres pour améliorer les conditions de naissance et donner à la vie toutes ses chances.
T.G. - Et comment retrouver le tableau idyllique, pour la femme qui accouche?
J.B. - Trouver cela toute seule est difficile pour une femme enceinte. Surtout si elle n'est pas suffisamment avertie et si elle vit dans une famille « rétrécie ». On ne vit plus dans le milieu urbain en large clan familial. 
Les futures mères ne sont donc plus reliées à la tradition de leurs mères et grands-mères possédant leurs sages-femmes. C'est actuellement un parcours désespérant pour arriver à vivre ce moment idyllique et à créer ce lien relationnel, aussi bon d'ailleurs pour la mère, l'enfant, le père, la famille que pour la sage-femme. Comment le retrouver? Peut-être à partir de ce qui existe déjà, de manière individuelle entre femmes et sages-femmes ou à travers des associations où mères et sages-femmes se retrouvent, comme par exemple l'associationfemmes et sages-femmes que j'ai créée en 1975. 
D'autre part, si l'on est authentique avec les mères, dans le suivi de leur grossesse, de leur accouchement, si l'on reste soi-même, chaleureuse, compétente, les mères le sentent bien, elles apprécient, elles en parlent entre elles. C'est presque le bouche à oreille, la tradition orale entre femmes qui se perpétue. Elles trouvent alors ce qu'elles désirent.
Il faut dire aussi que les sages-femmes elles-mêmes sont parfois responsables de la non-information autour de la naissance. La plupart d'entre nous ont peu (ou de moins en moins) de relations directes avec les clientes. Sur dix mille professionnelles, nous sommes mille six cents libérales passant contrat direct avec la cliente et huit mille quatre cents salariées incluses souvent dans des équipes où la relation personnelle avec les mères est très diluée. Il faut faire la démarche d'aller se présenter à la mère et de dire qui l'on est.
T.G. - Pour une sage-femme, où est le tableau idyllique? -
J.B - Pour moi, c'est arriver à accompagner une femme, que ce soit à l'hôpital, en clinique, à domicile, de telle manière qu'elle remette au jour son autonomie, qu'elle vive la naissance comme elle le veut. 
Dans les séances de préparation que je fais, j'ai décidé que la première séance commencerait par: « De quoi avez-vous envie? » Eh bien, chaque fois il y a au moins trois minutes de silence. Ensuite, on avoue qu'on ne sait pas de quoi on a envie, parce que l'on n'avait pas pensé que l'on pourrait avoir envie de quelque chose. 
Et je dois dire que pour moi la réussite est que, quelle que soit la manière d'accoucher choisie, je puisse arriver à faire en sorte qu'à la fin d'une séance les futures mères, les futurs pères repartent comme ayant élargi leur cage thoracique, ayant pris de l'assurance, ayant perdu la peur du risque. C'est cela l'essentiel, pour moi, c'est que les personnes qui sont accompagnées par la sage-femme retrouvent leur autonomie, le bonheur d'accoucher, le plaisir d'accoucher.
T.G. - Pour les gens mal informés, une question: les sages-femmes libérales ne suivent pas les accouchements?
J.B. - Si. Elles ont le droit de faire le suivi global de la maternité: grossesse, accouchement, suites de couches de la même cliente. Elles ont le droit d'installer un cabinet de consultation, dans les villes ou les villages, en milieu urbain ou rural comme tout médecin. Mais il y a une grande différence entre le droit et la pratique. En pratique, les cliniques privées et les hôpitaux publics n'ouvrent pas leurs salles d'accouchement aux sages-femmes libérales. N'ayant plus de lieu pour accoucher leurs clientes, elles font cela à domicile.
T.G. - Et si leur cliente accouche dans un hôpital, elles ne la suivent donc pas?
J.B. - Eh bien voilà! c'est la question fondamentale à notre époque. Elles n'ont pas de lieux ouverts pour l'accouchement. Jusqu'en 1983, elles avaient beaucoup de lieux ouverts. On appelait ce système «clinique ouverte» (en hôpital ou en clinique privée). C'est aussi une partie du système des Pays-Bas. Hormis les trente-deux pour cent de femmes qui accouchent à domicile, parmi les soixante-huit pour cent restants, certaines mères, lorsqu'elles ont des contractions, appellent leur sage-femme. Toutes deux se rendent à l'hôpital où les parents ont loué une pièce pour l'accouchement. Au bout de deux à douze heures et lorsque tout va bien, on repart à la maison. 
En France, la réforme de la loi hospitalière (1991) a prévu de restaurer le système d'ouverture des hôpitaux aux sages-femmes libérales mais les administrations hospitalières tardent à le mettre en pradque. Cela sous la pression des gynécologues obstétriciens chefs de service et dans l'indifférence des sages.femmes surveillantes-chefs des hôpitaux.
En fait, les sages-femmes Hbérales ont le droit de pratiquer la profession mais elles n'en n'ont pas les moyens. Elles se limitent donc à ce que leur  offrent la société française et la médecine, suivi des grossesses pathologiques à domicile avec monitoring, préparations à l'accouchement, surveillance du retour précoce à domicile, rééducation périnéale. C'est très étonnant, cette évolution vers un suivi morcelé et largement dominé par la pathologie obstétricale!
T.G. - Si l'on sort des polémiques, vous sage-femme, vous êtes devant une femme qui accouche, que ressentez-vous, quelles sont vos premières impressions?
-J.B.  Avant de vous répondre sur mes impressions et mes sensations, je voudrais vous préciser que je ne polémique pas quand je parle de l'environnement politique et social qui permet ou non de vivre l'événement de la naissance. 
Formée au management obstétrical, je me dois d'analyser tous les paramètres permettant de répondre efficacement aux besoins des mères. Il peut y avoir des aspects de cette réflexion qui irritent mais ils doivent être discutés avec courage et lucidité, et être acceptés par les interlocuteurs avec tolérance.
A propos d'une femme qui accouche, la première chose que l'on ressent et que l'on a quelque part dans la tête c'est d'abord le souci médical. On veille sur sa santé et sur celle de son enfant. C'est-à-dire, est-ce que tout se passe bien selon ce qu'on a appris dans les livres, mais aussi par l'expérience? 
Une dilatation du col de l'utérus peut se faire en trois heures, une autre en six heures. Peu importe, pourvu que les choses se passent bien. Donc, ce souci médical selon les données actuelles de la science, ses propres données, et celles du pays où l'on se trouve. Il y a ce côté-là. 
Et aussi un regard sur son bien-être psychique et physique. Comme on est de femme à femme, on essaie de voir quelle est l'ambiance de la pièce, ce qui se passe, on jette un regard, comme ça, pour voir si la mère est bien, on prend la main, on garde la main; si elle a mal on essaie de voir où elle a mal, on essaie d'entendre ce qu'elle dit, de bien écouter, de voir si le père est bien, à sa place. Mais ce n'est pas bêtifiant. Quelquefois, on peut être amenée à avoir un ton de voix très doux, d'autres fois un ton de voix plus sec, cela dépend de l'attitude de la femme qui accouche. Et puis on encourage, on lui dit: «Voilà, vous êtes à " tant" de dilatation », et puis on dit que le bébé sera bientôt là, « Vous l'aurez dans les bras ». On essaie, après une contraction, de faire oublier la prochaine, on utilise tous les moyens en notre possession pour qu'elle vive son travail totalement. Et puis, si à un moment donné elle dit: « Je n'en peux plus », on met en route les médications avec elle.
Il faut dire que si le temps de la grossesse se fait calmement, le moment du travail et de la sortie de l'enfant est quand même violent. On ne peut pas parler de « sans violence », ce n'est pas vrai. Ce qui doit être sans violence, c'est l'équipe, c'est la sage-femme. Sans violence surajoutée. Ne pas faire de bruits inutiles. Mais la naissance est un grand passage, une tempête. Il y a un étirement musculaire, tout le «chamboulement» psychologique de la mère, de l'enfant, du père.
Pour accompagner une mère, il faut d'abord beaucoup d'empathie, de sympathie. C'est le premier médicament, à mon avis. Actuellement, les sages-femmes qui sortent des écoles sont formées à la technique plutôt qu'à la clinique, à intervenir systématiquement, surtout avec des protocoles préétablis identiques pour toutes les mères. Elles perfusent, activent les contractions, font poser une péridurale tout de suite. Ce n'est pas du tout respecter ce qui se passe d'abord dans le corps de la femme. Il s'agit d'un traitement médical et chirurgical de la naissance et non d'un accompagnement global de la maternité.
T.G. - Êtes-vous une femme, en face de cette naissance, ou simplement un élément médical, un élément médical plein de sympathie?
J.B - Une femme, toujours une femme. Cela m'a joué des tours parfois, parce que certaines femmes ne veulent que l'élément médical. Un jour, une dame m'a dit: «Je veux ma piqûre », et elle n'en avait pas besoin. J'ai essayé de lui faire comprendre d'une manière conviviale, sympathique, qu'elle n'en avait pas besoin cette fois-ci, même si elle en avait eu la dernière fois comme elle le disait. Elle insistait tellement que je lui ai fait de l'eau distillée dans les fesses, elle a eu sa piqûre, elle était contente.
Je crois que l'on peut se sentir élément médical et technique quand il y a urgence ou danger pour la mère ou pour l'enfant. Le sentiment demeure, mais le diagnostic médical et la thérapeutique appropriée doivent être faits et appliqués avec rapidité, selon des codes bien établis. Cela n'empêche pas de poser des gestes vitaux et très techniques avec humanité. Je crois que c'est lorsqu'on utilise la technique seulement à bon escient, lorsque cela est nécessaire que l'on reste humain. Pour moi les conduites systématiques et routinières stérilisent les relations humaines et dépersonnalisent autant les mères qui les reçoivent que les praticiens qui les prescrivent et les exécutent.
T.G. - Et lorsque vous vous sentez une femme, comment cela se manifeste-t-il?
J.B. - J'ai un corps de femme, même si je n'ai pas eu d'enfant moi-même. Je me sens femme avec cette femme-là, elle pourrait être ma soeur. Bien sûr, il est possible qu'il n'y ait pas le moindre feeling, mais il reste tout de même une femme avec une femme. Cette confiance qu'elle a est une grande richesse.
-T.G.  Et en face du bébé qui vient de naître, qui êtes-vous, une femme aussi? 
   J.B. - Oui, seulement une femme. On s'occupe du bébé après s'être occupée de la maman. C'est un moment unique, jamais cela ne devient une habitude. Les bébés ne naissent jamais de la même manière. Ils peuvent tous naître par la tête, ils sont tous différents dans leur façon d'arriver. 
Lorsque j'étais jeune sage-femme, j'avais une angoisse, je me demandais toujours si je faisais naître quelqu'un qui serait d'extrême droite ou d'extrême gauche... Et je demandais au bébé, pas devant la mère, bien sûr: «Tu seras quoi, quand tu seras grand? » Avec cette arrière-pensée dont je ne parlais à personne: « Est-ce que tu seras Hitler ou Luther King? » 
Après, je n'ai plus eu tellement le temps de réfléchir à ces choses-là, mais j'ai toujours senti qu'il y avait une vie en puissance, quelque chose de très fort. Oui, je me sens une femme dans ces moments-là. Le travail d'accouchement est un travail, et donne une force vitale, une force qui circule. Il est difficile d'expliquer cela avec des mots. Mais celle qui peut reconnaître cette énergie qui circule, sans avoir besoin de le dire avec des mots, est une sage-femme avertie. On peut se servir de cette énergie pour faire en sorte que l'accouchement se passe bien.
T.G.- Puis il y a cette image mère/enfant devant vous, image d'après tempête, d'après force vitale. Et vous alors?
J.B. - Je peux contempler. Le bébé est sur le ventre de la mère, elle lui parle, souvent il entrouvre les yeux, il se calme, il cherche le son. On peut dire que ces premiers moments de création du lien entre la mère, l'enfant, le père, c'est un cadeau, on doit le prendre comme un cadeau, car c'est vraiment très extraordinaire. Mais il faut dire aussi que, bien évidemment, le fait de concentrer un grand nombre d'accouchements dans des lieux comme les hôpitaux publics donne pour résultat que l'on se trouve devant un travail à la chaîne, puisqu'il n'y a pas assez de personnel. 
Et on abolit le temps, il ne faut pas «perdre» de temps! Or, c'est dans ce temps perdu que se créent les liens, la relation, le silence, les regards, ce n'est pas dans le temps où l'on fait les actes médicaux. On estime qu'une consultation prénatale peut être faite en trois minutes: mesure de la hauteur utérine, toucher vaginal, écoute des bruits du creur de l'enfant. Et le temps? Le temps de dire «Asseyez-vous », « Comment ça va ce mois-ci? », le temps de prévention, le temps humain, le temps d'arriver à ce temps de naissance, d'après-naissance, de parentalité?
T.G. - Et cette mère que vous accouchez, il est donc possible que vous ne la revoyiez plus?
J.B. - Oui, tout à fait. Depuis bien longtemps, dans le système de santé en France, il est devenu courant de « faire le deuil» de l'après-naissance pour beaucoup de sages-femmes, sauf pour celles qui suivent les mères en suites de couches. Je crois qu'il y a un fait de société là aussi, les gens actuellement sont de moins en moins conviviaux, n'aiment plus se retrouver. 
Si l'on est dans une société morcelée, pourquoi la naissance ne serait-elle pas morcelée? Mais pour avoir des sages-femmes conviviales, il faut que les parents le soient aussi. Qu'ils arrêtent d'avoir cette attitude craintive. Qu'ils ne soient plus des consommateurs complètement endormis à qui on a l'impression de devoir livrer le bébé sous cellophane ou dans un caddie, en grossissant un peu l'image. Qu'ils deviennent absolument des consommateurs avertis.
T.G. - Quels sont pour vous les moments les plus forts de ce périple d'attente d'un enfant?
J.B. - Il y a des moments particuliers avec chaque femme. L'une peut m'annoncer qu'elle voulait un garçon et qu'elle va avoir un garçon. Personnellement, je déteste que l'échographiste lui ait dit le sexe de son enfant, mais elle est tellement heureuse. Que puis-je dire? Que je regrette beaucoup la perte de l'élément de surprise à la naissance: l'enfant est attendu évidemment, mais avec la surprise en moins. Une autre femme m'apprend que son mari l'a quittée, nous en parlons longuement. Une autre, avant une réunion, me demande ce que je pense de la péridurale, j'informe en général et après la réunion elle revient et insiste: « Je veux savoir ce que vous en pensez. » 
Là, il y a un moment fort parce que je me dis que c'est au-delà de nos re!ations médicales, elle me pose cette question comme elle le ferait à une amie. Ce peut être aussi lorsqu'un bébé arrive et qu'une femme est allée au bout d'elle-même sans médication, par ses propres forces. Ce peut être un allaitement réussi.
Ce peuvent être aussi des moments d'angoisse et de deuil. Mais il y a aussi des moments décevants parce que certaines femmes ne veulent pas «partager ». Ou des moments volés à une mère « distante» quand son bébé me sourit. Me reconnaît-il? Et des moments très amusants aussi. Une jeune femme que j'ai suivie avait un papa veuf, et elle me le vantait beaucoup; en fait elle voulait absolument que je l'épouse. Elle m'avait investie comme mère,puisqu'elle n'en avait plus. Ce sont des moments très forts. Je suis peut-être devenue sa deuxième mère mais je n'ai pas trouvé utile d'épouser son père!
T.G. - Lorsque la sage-femme sort de son travail, que fait-elle?
J.B. - Elle pense à sa famille, à ses enfants, ou elle ne pense à rien parce qu'elle est complètement épuisée. Surtout dans les conditions actuelles de pratique des gardes à l'hôpital où l'on travaille douze heures sur douze ou vingt quatre heures sur vingt-quatre, sans se reposer, assurant non seulement la garde médicale pour les urgences mais un ensemble d'examens complémentaires dont le nombre augmente au fur et à mesure des années. 
Il faut savoir aussi que parfois, ce n'est pas le nombre d'accouchements qui peut fatiguer mais les conditions de leur déroulement. J'ai eu, il y a quelques années, dix-huit accouchements dans une garde de vingt-quatre heures, tous physiologiques. Les mères se parlaient, nous nous entraidions. Le plus dur et le plus long, ce fut la quantité de papiers à remplir après! Par contre, un ou deux accouchements pathologiques peuvent nous épuiser totalement. Donc la sage-femme, lorsqu'elle a fini, a envie de s'aérer la tête, de vivre comme femme et comme mère, de retrouver ses enfants qu'elle a donnés à la gardienne, son mari, lui aussi de retour de son travail, etc.
La fatigue ne les empêche pas de leur raconter ce qu'elles vivent, il y a tellement de situations anachroniques alors que la naissance est si simple - pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple? Une de mes collègues est mariée à un pédiatre, que j'ai rencontré un jour. Il m'a dit: «Je vais créer le syndicat des maris de sages-femmes... »
T.G. - Quelles sont les meilleures façons de se ressourcer lorsqu'on est sage-femme?
J.B. - Pour moi, c'est ne plus penser que je suis sage-femme, faire le vide, aller en thalassothérapie, marcher, faire de la gymnastique, de la relaxation, lire, aller au cinéma. Ce que nous faisons est très sérieux mais, cela ne nous empêche pas de vivre, de rire et d'avoir de l'humour. 
Je me ressource aussi lorsque je rencontre des parents autonomes qui me donnent du plaisir à faire ce que je fais, qui sont heureux de vivre une naissance et ne vont pas « acheter» un bébé, qui font partager leur joie, bref, qui me disent: «Vous nous accompagnez, nous on marche... » 
Et puis je me « ressource» dans une discussion, une analyse intéressante qui peuvent beaucoup m'apprendre lorsque mon interlocuteur avance des arguments incomplets et qu'il devrait mieux connaître la profession de sage-femme.
T.G. - Où se situe la sage-femme française dans l'Europe des Douze?
J.B. - C'est, en théorie, la plus formée médicalement, techniquement. C'est elle (avec la sage-femme des Pays-Bas) qui possède la loi la plus favorable à un exercice autonome de l'obstétrique mais, paradoxalement, dans la pratique, elle se retrouve «en infirmière obstétricale» ou «infirmière sage-femme» ou encore « auxiliaire des médecins»dans une naissance et une société médicalisées. Je ne pense pas que le système français de santé va changer. Cela mettrait trop de personnes et de professions en question. 
En outre, il y a depuis 1975 un recul continu des associations de parents, un recul des femmes et du «féminisme », et une formidable avancée du pouvoir masculin, qu'il soit médical ou politique.
T.G. - Quelle est pour vous la formule idéale d'accouchement dans l'avenir?
J.B. - Oh, l'accouchement à domicile, ou à proximité du lieu de vie des mères, ou l'accouchement appelé pour l'instant « ambulatoire », si l'on reprend le terme employé en Suisse, où il est pratiqué. Cet accouchement qui, comme aux Pays-Bas, permet le domicile pour l'affectif et l'hôpital-le plateau technique ouvert - pour la complète sécurité. 
Mais je crois que l'accouchement idéal est surtout celui qui peut se faire le plus à proximité du milieu de vie des mères, des pères. Je trouve inadmissible qu'un homme doive faire cinquante kilomètres après son travail pour aller voir sa femme, ou qu'une femme doive se précipiter, partir très en avance pour accoucher parce qu'elle se trouve éloignée de son hôpital ou de sa clinique.
T.G. - Une question peut se poser. Et le médecin? Dans votre mise, ou remise à jour, est-ce que l'on ne lui reprendra pas quelque chose?
J.B. - Non, on ne reprend rien à personne. Ou peut-être ce qui aurait été mal acquis. Les sages-femmes veulent leur espace professionnel et souhaitent que les médecins gardent le leur en étant présents bien sûr dans toute pathologie. Une future mère peut décider de le voir aussi bien en cours de grossesse que pendant l'accouchement si elle le désire. Les vieux médecins de famille travaillaient excellemment avec les sages-femmes.
Opposer sages-femmes et obstétriciens (ou les faire s'opposer) est un faux débat qui fait perdre du temps au lieu d'analyser la vraie question et d'y apporter des réponses: quel enfantement voulons-nous vivre avec les parents tout en gardant une approche réaliste de la santé publique périnatale et des économies de santé? Tout le reste n'est que jeu de pouvoir et de soumission.
T.G. - Votre livre est fait d'interventions de sages-femmes à un congrès européen. C'était en mai 1991 à Bruxelles. Comment est-ce que tout cela s'est organisé?
J.B. - Lorsqu'on parle de l'Europe et du Marché commun, lorsqu'on parle d'harmonisation, on ne parle pas beaucoup de l'Europe sociale, de l'Europe humaine, de l'Europe de la santé, de la naissance. On parle plutôt des transports, des banques, de l'agriculture, de l'industrie. 
Nous avons pensé, à Sages-femmes du monde, qu'on ne nous donnerait pas facilement la parole pour exprimer nos analyses sur le vécu et l'environnement de la naissance. Alors plutôt que de passer notre temps à nous plaindre et à constater qu'on ne nous laisse pas parler, il valait mieux organiser nousmêmes un temps et un espace pour parler et se parler. Nous avons mis trois ans pour organiser ce congrès. Il y avait mille cinq cents sages-femmes.
T.G. - Quelque chose de très émouvant, de très extraordinaire se passait, dans ce Palais des congrès. Même dans les couloirs, entre deux conférences, où toutes ces femmes, porteuses de naissance, se retrouvaient et communiquaient. Comment l'avez-vous ressenti?
J.B. - Cela a été une façon extraordinaire de reprendre contact entre nous, de nous dire: « Qu'est-ce que la naissance, qu'est-ce que cela devient? Et vous, comment travaillez-vous? » Nous voulions faire un brassage des expériences professionnelles aussi bien pour le présent que pour le futur. 
Et puis nous nous sommes rendu compte que l'on peut nous contraindre à faire des gestes qui ne sont plus des gestes globalement humains, et qui deviendront de toute façon trop techniques. La plupart de nos collègues ne semblaient pas avoir conscience qu'on leur faisait faire quelque chose d'incomplet, et qu'elles devenaient uniquement de bonnes techniciennes. Tout a été mis en oeuvre pour que le congrès porte sur la santé périnatale et sur la manière d'harmoniser l'environnement humain, médical, social et politique de l'enfantement en Europe et dans le monde. 
En fait, faire l'Europe de la naissance lors de la naissance de l'Europe. Le congrès devait se faire bien sûr dans un lieu symbolique pour les Douze. A Strasbourg ou à Bruxelles. Il se trouve qu'à Bruxelles la Commission européenne et le Parlement européen nous ont aidés.
Quelque chose allait se passer, on le savait, et quelque chose s'est passé. Les preuves: ce livre  intitulé Paroles de sages-femmes, fait des interventions de quelques sages-femmes au congrès européen, et les lettres que nous avons reçues. Elles nous disent qu'elles sont fières d'être sages-femmes. Et fières d'avoir appris une manière d'être devant des gens qui suscitaient en elles une certaine peur jusque-là. Leur confiance transparaît dans ce livre.