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page 44 - visages de sages-femmes en Amérique du Nord

    Dans ce survol de l'histoire des sages-femmes, qu'en est-il de mes collègues d'Amérique du Nord ? Elles sont «hors la loi» dans presque tous les États, bien que certaines d'entre elles pratiquent encore leur profession. Bien que que la situation des sages-femmes du Canada et du Québec soit un peu différente  des sages-femmes des autres Etats, j'ai choisi de vous parler de ces lointaines collègues, car l'évolution de leur pratique est intéressante à analyser et peut se produire dans d'autres pays, en Europe ou dans le monde. 

    Si en Europe, la profession de sage-femme oscille actuellement entre une reconnaissance médicale (France, Hollande) ou paramédicale (dans tous les autres pays d'Europe), si la pratique professionnelle des sages-femmes européennes est, dans sa grande majorité, paramédicale, sous "la  responsabilité» des médecins, aux États-Unis, la profession est largement «hors la loi ». 

    L'organisation de la médecine commence tard aux États-Unis. 

    En 1800, il existe quelques écoles de médecine et peu de médecins. La pratique médIcale est ouverte à tous ceux qui font preuve de capacités dans l'art de soigner. Les quelques médecins diplômés se font appeler les « réguliers» et pratiquent au sein des classes moyennes et supérieures où ils assurent aussi les interventions obstétricales. C'est une mode que les gens du peuple considèrent comme indécente et grossière. 

    Pourtant, en 1830, treize États ont déjà passé des lois stipulant que seuls les « réguliers» ont le droit de pratiquer la médecine.

    En 1840, pour réagir à cette tentative de monopole, un mouvement pour la santé du peuple est créé. Ce mouvement, nié dans l'histoire de la médecine américaine des années 1930, fut pourtant alors l'expression de la solidarité des femmes. Elles en furent les piliers, sur le plan de la santé, formant un peu partout des «sociétés de physiologie» en mettant l'accent sur la prévention. Ce mouvement  représentait une attaque radicale contre l'élitisme médical et un appui à la médecine traditionnelle. Dès lors, on ouvrit des écoles de médecine pour les femmes.

    Vers 1840, les lois réglementant la pratique médicale au seul profit des «réguliers» sont abrogées dans presque tous les États! Mais, dès que les énergies baissent et que le mouvement dégénère en une multitude de sectes, les «réguliers» reprennent l'offensive. 

    En 1848, l'Association médicale américaine est créée. Tout au long de la deuxième moitié du XIXe siècle, les « réguliers» attaquent sans relâche la médecine du peuple, font exclure les femmes des universités, des hôpitaux et des sociétés savantes. En même temps, des femmes très en vue dans le domaine de la santé, pour augmenter leur crédibilité, s'associent à eux et exigent la suppression des sages-femmes ainsi que l'accès à une formation médicale complète pour quiconque voudrait exercer l'obstétrique. Il faut noter qu'il était facile à ces femmes issues de la classe moyenne de s'identifier « aux réguliers» puisque les sagesfemmes étaient, elles, issues du peuple et du prolétariat. Les médecins «réguliers », soutenus par la classe dirigeante américaine, au contact avec les médecins européens, profitant des fondations créées par de riches industriels, mettent la main sur la médecine et la « codifient ». 

    En 1910, dans tous les États américains, de nouvelles lois confirment le monopole du médecin sur la pratique médicale. Il ne restait plus qu'à éliminer un dernier obstacle: les sages-femmes. Cinquante pour cent des accouchements étaient faits par elles. Situation intolérable pour les nouveaux spécialistes de l'obstétrique, cette perte de sujets de laboratoire et d'argent. Publiquement, ils lancent leurs attaques contre les sages-femmes au nom de la science et du progrès. Ils les ridiculisent en disant qu'elles sont «sales, ignorantes et incompétentes ». Mais ils n'ont aucun désir d'améliorer les soins obstétricaux. 

    En 1912, une étude indique que la plupart des médecins américains sont moins compétents que les sages-femmes et qu'ils ont  recours à des procédés chirurgicaux qui mettent en danger la santé de la mère et de l'enfant. 

    Les sages-femmes américaines sont éliminées, car ne possédant ni le pouvoir politique, ni le pouvoir financier. A la suite de pressions exercées par le pouvoir médical, les divers États passèrent des décrets interdisant la pratique de l'obstétrique aux sages-femmes. Pour les femmes de la classe ouvrière et des milieux défavorisés, cela signifiait la fin de tous les soins. Pour les sages-femmes, cela signifiait la fin de leur place de praticiennes indépendan
tes. Le seul domaine qui restait aux femmes était celui des soins infirmiers, encore une histoire de morcellement du soin entre celui qui prescrit et celle qui exécute, de mise en tutelle dans un accompagnement médicalisé. 


    On pourrait penser que la médicalisation de la vie a investi le corps des femmes et des sages-femmes aux ÉtatsUnis. Pourtant, au Texas et dans d'autres États, des sagesfemmes retrouvent « leurs racines ». L'évolution passée et présente de la profession de sage-femme aux États-Unis confirme bien cette observation de C. Flynt, sage-femme en Grande-Bretagne et auteur du livre Connaissez-vous votre sage-femme? : « Quand les femmes sont faibles dans la société, les sages-femmes sont faibles aussi; mais quand les femmes sont fortes, les sages-femmes le sont aussi. »

Texte extrait du livre PAROLES DE SAGES-FEMMES -  Editions Stock - Laurence Pernoud - Pages 44 À 46 - 

Pour en savoir plus sur les sages-femmes du Québec et du Canada, consultez le site internet 

http://www.rsfq.org/SECTION2/historique.html